L’extrême droite : essai d’exorcisme. Première partie : mon coming-out.

Publié le par Logopathe

Je suis bien obligé de regarder l’effroyable vérité en face : je ne suis pas d’extrême droite.

 

Mais, me direz-vous, qu’entendez-vous par « extrême droite » ?

 

J’y reviendrai.

 

Il reste que les gens qui se cataloguent eux-mêmes sous cette étiquette, malgré mes manifestations d’amitié, ne me reconnaissent pas pour un des leurs. Dans leur société, je suis un exclu.

 

Comment expliquer pareil rejet ?

 

Dans le marasme mouvant où me plonge depuis toujours ma pratique anarchique du doute sans méthode, j’arrive tant bien que mal à me cramponner à quelques convictions, auxquelles je parviens bon an mal an, malgré mon inconstance congénitale, à demeurer fidèle. Jusqu’à ma prochaine incartade.

 

Ces convictions, il faut bien le reconnaître, sont mal reçues par la plupart des individus qui assument leur extrême-dextritude (souvent pour des raisons fort différentes).

 

Pour faire court, je suis favorable à une Europe fédérale, que je crois peu probable mais seule à même d’assurer notre survie dans le monde du XXIe siècle.

 

Je suis social-démocrate, avec nuance sociale-libérale, en ce que je vois dans les systèmes de solidarité bâtis par les pays européens l’expression d’un haut degré de civilisation.

 

Je vote tantôt au centre, tantôt à droite, tantôt à gauche, mais toujours pour les partis de gouvernement. En 2012, je pense voter PS. Les bienfaits de l’alternance.

 

Je suis fondamentalement réformiste : je ne crois pas aux grands soirs, aux remises à plat de tout le système, aux régénérations radicales. Je crois qu’on ne change le système que de l’intérieur, en le comprenant, et en mettant les mains dans le cambouis du réel.

 

Culturellement, je suis catholique, mais conciliaire, et vaguement protestant dans ma relation à l’institution. J’ai une approche girardienne de l’histoire de l’Eglise, et du christianisme.

 

Je crois que l’universalisme catholique, continué dans une certaine mesure, imparfaite, par celui des Droits de l’Homme, nous donne le devoir de dépasser – sans forcément les nier – nos identités collectives traditionnelles, même si les autres ne le font pas.

 

Seule ouverture : je ne sais pas bien quoi penser de l’immigration ; mon universalisme me pousse à l’accueillir sans compter – tout en ayant conscience du risque qu’elle tarisse, précisément, les sources de cet universalisme.

 

*

*      *

 

Les opinions qui composent cette sommaire profession de foi politique sont mal reçues à l’extrême droite. Elles me valent au mieux des moqueries condescendantes, au pire des anathèmes prophétiques.

 

Alors pourquoi m’obstinè-je à leur parler, à ces braves gens, qui ne veulent pas de moi ?

 

Parce que, depuis l’émergence laborieuse de ma conscience politique, dans une cour du lycée de la fin des années 1980, j’ai toujours été fasciné par leur étrange statut dans la société française.

 

Je perçois bien les limites de leur discours, notamment lorsqu’ils proposent ; mais j’en conçois aussi, occasionnellement, la pertinence, notamment lorsqu’ils critiquent. Surtout, pertinentes ou pas, je n’ai jamais compris en quoi leurs positions étaient plus illégitimes que d’autres. Je suis convaincu, bien sûr, qu’un gouvernement composé exclusivement de gens d’extrême droite serait catastrophique ; mais il en va de même d’un gouvernement composé exclusivement de gens d’extrême gauche. C’est tout à fait normal : ce ne sont pas des partis de gouvernement, mais de contestation. Ils ont un rôle dans l’écosystème politique, et ce rôle n’est pas de gouverner. On ne peut pas condamner moralement un individu du simple fait que ses convictions, appliquées au gouvernement de la cité, conduiraient au désastre. Ou alors peu échapperaient à l’excommunication.

 

Pour aller droit au but, si je puis dire après ce long prologue, ma théorie est la suivante : l’extrême droite est le bouc émissaire, au sens girardien du terme, de la société politique française – et, sans doute, européenne. Elle joue finalement le rôle, dans le monde mainstream, que joue l’Etranger pour l’extrême droite traditionnelle. Elle est l’ennemi commun contre qui tout le monde se réconcilie ; elle permet une identification collective, elle est un intégrateur négatif. Elle joue le rôle paradoxal de ciment de l’identité nationale à l’usage de ceux qui ne croient pas à l’identité nationale.

 

Notre relation à l’extrême droite est donc très largement empreinte d’irrationalité. Je vais essayer de développer ça ultérieurement, en suivant quelques pistes :

 

- La clé de la « bouc-émissarisation » de l’extrême droite réside, bien sûr, dans son assimilation à une résurgence pathologique du fascisme et du nazisme. Je crois que cette assimilation est profondément erronée, et j’essaierai de dire pourquoi.

 

- Je me permettrai une digression sur le statut de l’horreur nazie dans notre inconscient collectif, le rôle du récit de la 2e guerre mondiale dans le maintien de la paix depuis 65 ans en Europe ; ce qui conduira inévitablement à se poser la question de la légitimité de cette bouc-émissarisation de l’extrême-droite. Est-elle utile ? L’a-t-elle été ? Faut-il la dépasser ? D’avance, je peux dire qu’aujourd’hui je n’en sais rien.

 

- J’essaierai enfin de poser les bases d’une meilleure compréhension du phénomène. Que signifie l’extrême droite en Europe ? A quoi sert-elle ? Quelles en sont les différentes composantes ? Ma conviction est que s’y mêlent étroitement des discours anti-système (qu’il faut écouter aussi, ils nous renseignent sur ses limites) et des dénonciations de contradictions destructrices au sein même du système, dans l’intérêt de sa conservation.

 

J’essaierai, surtout, d’avoir mieux dormi la prochaine fois que j’écrirai un billet.

 

Des bises.

Commenter cet article

Logopathe 14/01/2011 09:28


Je ne dirais pas les choses comme ça. Je pense que le discours actuel d'extrême droite 1) est inévitable et 2)contient du sens. Je ne me satisfais absolument pas des analyses de type "discours de
haine". Enfin j'y reviendrai... Dès que j'ai une minute.


Verel 14/01/2011 08:16


Invoquer René Girard me plait bien, mais je ne vois pas en quoi notre pays (ou notre classe politique, ou médiatique,) a besoin du rejet du FN pour survivre


Logopathe 10/01/2011 16:10


Merci pour votre commentaire, le premier du blog. Recevez ma bénédiction.

Si l'extrême-droite arrive au second tour, je n'irai pas manifester (je laisse les processions expiatoires à la chrétienté médiévale), et je voterai pour l'autre candidat, quel que soit le parti de
gouvernement auquel il appartient.

Et si l'autre candidat n'appartient pas à un parti de gouvernement, me direz-vous? Je serai bien emmerdé... Mais ça me paraît très peu probable.


Alice 10/01/2011 11:54


What a coming-out, logopathe. Out of the fonds baptismaux.

Vous vous intéressez à l'extrême droite et voterez pour le PS en deux mille douze. Hypothèse: si le FN se retrouve au second tour, irez-vous ou n'irez-vous pas manifester contre la Bête immonde? A
qui donnerez-vous la main (si vous vous décidiez à lâcher votre queue)?

Bravo pour l'intro sans images ni fautes d'orthographes.

May the Logos be with you!