L’extrême droite, essai d’exorcisme. Deuxième partie : les fachos sont-ils des nazis ?

Publié le par Logopathe

 

 J’écoutais France Culture ce matin. J’écoute souvent France Culture et Radio Courtoisie, parce que ce sont les deux radios où l’on entend le plus de silences, et je trouve ça reposant. Ce sont des radios de vieux, qui ne font pas beaucoup de bruit, et j’ai toujours été vieux. Je ne sais pas laquelle des deux je préfère. Les émissions culturelles se ressemblent beaucoup : elles ont en commun que les intervenants ont le temps de parler, et n’ont pas honte de savoir des trucs. C’est assez rare dans le paysage médiatique. Il y a un petit plus sur Radio Courtoisie, c’est leur non-maîtrise totale des conventions formelles de la parole radiophonique. Ca tousse, ça râle, ça racle, ça hésite, ça parle avec une lenteur hypnotique, ça a des voix qu’on n’entendrait nulle part ailleurs. Je trouve ça rafraîchissant. C’est un peu l’une des dernières radios libres. La radio libre des échappés de l’hospice. Je vous parlerai peut-être un jour de leur spécialiste allumé des OVNI qui réglait ses comptes avec ses homologues de Ici et Maintenant. Un grand moment de radio.

Enfin qu’importe, en ce moment, j’écoute plutôt France Culture. Et ce matin, il y avait, comme toujours, des experts, dont je ne me souviens plus du nom, et qui parlaient de l’extrême droite. En rapport avec l’élection, ce week-end, de la fille à papa à la tête de la boutique familiale.

L’un des intervenants soulignait que cette élection et le discours subséquent marquaient une marginalisation, au sein de l’électorat FN, de la composante post-fasciste, au profit de nouvelles revendications, plus proches de celles des autres extrêmes droites européennes, pour faire court.

Je me réjouis de cette prise de conscience d’une disjonction du FN d’avec l’héritage des années 30. Mais je me demande si elle ne vient pas un peu tard.

Depuis qu’on parle du Front National, c’est-à-dire surtout depuis les années 1980, le phénomène est assez universellement interprété comme une résurgence des mouvements fascisants des années 1930.

Sans entrer sur le débat concernant l’existence ou nous d’un « fascisme à la française », que je ne maîtrise pas bien, il me semble que cette interprétation du FN comme parti néo-fasciste est en grande partie erronée.

Bien sûr, quand on regarde la liste des fondateurs de ce parti, on ne peut qu’être frappé par la prédominance des héritiers de l’extrême-droite française traditionnelle, à côté de quelques anciens résistants, et même de centristes (Bidault). Il y a une très nette filiation par les hommes.

Mais il me semble que ces considérations généalogiques ont trop influencé les analyses. Pour moi, le FN n’a tout simplement rien d’un parti fasciste. « Rien » est un peu excessif, naturellement : si j’étais fasciste, c’est sans doute là que j’irais, et la petite composante fascistoïde violente qui survit chez nous comme dans toutes les démocraties se retrouve sans doute, pour une partie, au FN (qui est quand même débordé sur sa droite par divers groupuscules). Pas « rien », donc, mais pas grand-chose.

Qu’est-ce qu’un parti fasciste ? Il est difficile de délimiter précisément l’aire idéologique du fascisme, même en s’en tenant strictement au fascisme italien. Bien sûr, il y a l’exaltation de la communauté nationale, mais ça n’est pas stricto sensu le monopole du fascisme. Il y a surtout un esprit révolutionnaire, résolument tourné vers l’avenir, un éloge de la force, d’un élan vital qui se traduit par des projets impérialistes.

Je ne crois pas que la base électorale du FN se retrouverait dans cette description. Le Pen, quoi qu’il pense lui-même, n’a pas mobilisé sur un projet révolutionnaire, impérialiste et conquérant. Il a mobilisé sur un discours réactionnaire, en direction d’une population qui n’était pas en demande de rêve et d’exaltation, mais de sécurité.

Mais avant de développer l’idéologie du FN, il me semble qu’il faut souligner le plus important – ce qui différencie le FN d’un parti fasciste, bien plus radicalement que l’idéologie.

Les partis fascistes de l’entre-deux-Guerres, en effet, ne sont pas tant caractérisés par l’idéologie, qui est changeante, que par la stratégie. Les partis fascistes ont une stratégie de prise du pouvoir, fondée sur une combinaison d’usage de la violence physique et de manœuvres politiques. Pas de fascisme sans chemises noires, pas de nazisme sans SA – pour faire régner la terreur sur le terrain, dans les bureaux de vote, etc.

Bien sûr, il a existé une violence d’extrême-droite dans la France des années 70 et 80, il y en a certainement encore. Mais elle est marginale : nous ne vivons pas dans la peur des attentats d’extrême droite. La violence physique d’extrême droite n’est pas un facteur de la vie politique, et le FN a toujours cherché à s’en démarquer publiquement.

J’irai plus loin : je crois que le FN de Jean-Marie Le Pen n’a tout simplement jamais eu de véritable stratégie de prise du pouvoir. Aucune concession à l’esprit du temps dans le discours, aucune tentative d’alliance électorale… Fondamentalement, je crois que Le Pen est un anarchiste de droite, à l’égo certes surdimensionné, mais qui n’a jamais eu vraiment d’autre ambition que de régner en tyran domestique sur son mouvement, tout en jouissant de son aura médiatique d’ogre pour les uns, de héraut pour les autres.

Quand je dis que le FN n’est pas un parti fasciste, ce n’est pas un jugement moral favorable (ni, bien entendu, défavorable) ; c’est juste ce que je crois être un constat. Il n’y a pas eu, en France dans les années 80-90, un parti fasciste qui faisait 15 à 18% des voix, tout simplement parce que les conditions politiques et sociologiques d’émergence d’un parti fasciste n’étaient pas réunies – et non pas parce que Jean-Marie Le Pen est un gentil garçon.

Les années 80 et 90 ne sont pas les années 30. La société a changé, et ses préoccupations aussi. L’interprétation platonicienne d’une « idée » fasciste qui s’emparerait périodiquement des corps politiques me paraît relever d’une dérive biologisante de l’analyse historique.

Alors que signifie le FN de ces années-là ? On dit couramment que son succès est le fruit d’une stratégie machiavélique de François Mitterrand. Je ne suis pas sûr de très bien comprendre cette explication ; il faudrait qu’on me la précise un peu. Je crois pour ma part que le sentiment exprimé par le FN à cette époque, c’est avant tout la nostalgie des années 50. Pas des années 30. Le gros de l’électorat FN des années 80, ce sont les perdants de 68, pas ceux de 45. Ce sont des gens qui partagent, grosso modo, les convictions de la moitié « droite » (centre inclus) des Français des années 50. La France a changé considérablement entre 50 et 80 : dans ses références morales, dans sa conception de la Nation, et aussi, déjà, dans sa composition ethnico-culturelle. Le FN, c’est tout simplement la réaction à ce changement. Et cette réaction n’a rien à voir avec les rêveries fascistes, qui s’inspirent d’un passé lointain pour exalter un avenir inédit ; cette réaction, c’est simplement la volonté que tout redevienne comme avant. Le FN, fondamentalement, est un parti de la nostalgie.

On a beaucoup utilisé le discours anti-immigrés du FN pour attester sa dimension fasciste. Je ne comprends pas bien pourquoi. Le discours anti-immigrés, dans l’entre-deux-Guerres, n’est absolument pas une caractéristique des partis fascistes. L’Italie était un pays d’émigration davantage que d’immigration. En France, il y avait des discours anti-immigrés, mais ils n’étaient pas, loin de là, l’apanage de l’extrême-droite. Le raisonnement « tant de chômeurs, tant d’immigrés en trop », fondé sur la lump of labour fallacy, était largement partagé dans l’opinion, notamment à gauche.

Les partis fascistes se caractérisaient davantage par une dénonciation de l’ennemi intérieur, les communistes, les juifs. Certes, c’est un rejet de ce qu’on ressent comme n’étant « pas soi ». Mais ça me paraît un peu léger comme parenté, d’autant que les partis de gauche font exactement pareil, aujourd’hui, avec le FN. Fondamentalement, l’électeur FN, à mon avis, ne rejette pas « l’autre » par attachement à une identité nationale fantasmée, mais par attachement au pays de son enfance. Le FN est l’une des expressions de la peur du changement, dans un pays qui en a traversé de très importants.

Pourquoi y a-t-il eu un FN « première manière » en France, alors, et pas vraiment dans les autres pays européens ? Pour diverses raisons, je pense. L’une d’elle est sans doute – et peut-être est-ce là qu’il faut chercher la responsabilité, ou au moins la complicité tacite, de François Mitterrand – la diabolisation médiatique de l’expression sur un certain nombre de thèmes, en particulier l’immigration. Cette diabolisation a eu lieu également ailleurs, mais dans de moindres proportions, et de façon moins politisée. Cette diabolisation, elle aussi, est une réaction naturelle, qui s’explique ; ce n’est pas un complot ; j’en parlerai plus tard.

Pour revenir à aujourd’hui, que s’est-il passé ce week-end ? Pour moi, ce n’est pas la fin du FN fascistoïde au profit d’un nouveau FN populiste ; c’est le passage de flambeau des nostalgiques des années 50 aux nostalgiques des années 70.

Au moment de tourner cette page de l’histoire du FN, je dois le dire : j’étais adolescent dans la France des années 80, et à aucun moment, je n’ai cru sérieusement que ce parti représentait un quelconque danger pour le pays – pas plus en 2002 qu’avant. Aujourd’hui, je dois avouer avec prudence – et ça me coûte, je n’aime pas jouer les « vigilants » - que j’en suis un peu moins sûr. Pas le FN tout seul, bien sûr, mais la conjonction des oppositions anti-système et la popularité de leurs opinions devient un peu inquiétante. Ce danger, pour le moment, et s’il est avéré, n’a cependant rien d’un danger « fasciste ». L’histoire ne se répète pas, il faut changer de grilles d’analyse de temps en temps.

Bon, j’ai assez perdu de temps de vie à déblatérer sur mes préjugés. A plus.

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Henry le Barde 08/02/2011 11:40


Bravo pour cet article.
Si, effectivement, le fascisme (au sens large, incluons-y le nazisme) est l'éloge d'un nation virile, prête à en découdre et à verser du sang, alors non, le FN n'est pas un parti fasciste. C'est un
parti de petits boutiquiers auxquels on promet la protection pour une vie paisible. C'est presque le parti d'extrême-droite d'un pays revendiquant la Fin de l'Histoire.
Marine Le Pen me paraît accentuer encore cette dimension : son discours parle protection sociale contre le mondialisme et ses menaces (circulations des personnes et des capitaux avec la bénédiction
de l'Europe).
Bref, le FN n'est pas fasciste. Moins "infréquentable", en est-il pour autant plus pertinent ? Je ne pense pas.